Président de la République de Lituanie

Discours du Président de la République de Lituanie Gitanas Nausėda lors de la cérémonie d’inhumation des chefs et participants de l’insurrection de 1863-1864

22/11/2019

Excellences,

Mesdames et Messieurs,

Il est dit dans la Bible que « il n’y a rien de caché qui ne doive être révélé, ni de secret qui ne doive être connu ». Il y a près de trois ans, la colline de Gediminas, chère au cœur de chaque Lituanien, nous a révélé un secret longtemps caché : une fosse commune de chefs et participants de l’insurrection de 1863. Aujourd’hui, nous faisons notre devoir en inhumant comme il se doit les dépouilles de ceux qui ont achevé il y a longtemps leur voyage terrestre, mais qui ne cessent de nous propager vérité et lumière.

Sur ordre du gouverneur général de Vilnius Mikhaïl Mourariev, la peine de mort par pendaison ou fusillade a été appliquée sur la place Lukiškės à 21 personnes, dont les chefs de l’insurrection Zigmantas Sierakauskas et Konstantinas Kalinauskas. Ces personnes étaient le reflet de leur époque : des nobles et des bourgeois, des paysans et des ecclésiastiques, les organisateurs et chefs de l’insurrection, des conspirateurs et des crieurs publics. Il s’agissait de fils dignes de notre Patrie qui avaient refusé d’accepter leur asservissement, étaient entrés dans un combat inégal et avaient finalement sacrifié leur vie.

Le régime impérial a appelé avec dédain la détermination de ces gens rébellion. Tels des bêtes sauvages, ils étaient chassés dans les forêts, les champs et les rues des villes. Ils n’ont pas trouvé la justice devant les tribunaux et, après leur mort, la plupart d’entre eux ont été mis dans une fosse commune au sommet de la colline de Gediminas. À nos yeux, la volonté des bourreaux de cacher une volonté supérieure les unit encore aujourd’hui : ils ne sont pas morts pour rien.

Les corps des insurgés ont été cachés pour ne pas devenir un exemple et une inspiration aux nouvelles générations de combattants pour la liberté. Mais nous ne les avons jamais oubliés. Le temps venu, leurs dépouilles ont été déplacées pour parler de la marche suspendue de la liberté.

Aujourd’hui, nous pouvons légitimement être fiers des archéologues, historiens, historiens de l’art et spécialistes d’autres domaines lituaniens. Grâce à eux, nous avons retrouvé une partie précieuse de notre héritage historique. Des recherches minutieuses nous ont révélé les histoires complexes et dramatiques de la vie des insurgés.

Il est symbolique que le premier signe ayant permis de reconnaître sans aucun doute les restes ait été un symbole de l’amour éternel : une alliance en or avec les prénoms des jeunes mariés et la date du mariage. C’est ainsi que la Lituanie a redécouvert le chef des insurgés au tragique destin Zigmantas Sierakauskas, et l’alliance a acquis une nouvelle signification, un symbole d’amour et de fidélité non seulement à une seule femme mais aussi à la Patrie.

Cette découverte nous encourage à regarder notre passé avec un autre regard. En Lituanie, l’insurrection de 1863 a été pendant longtemps un sujet compliqué. Nous n’étions pas sûrs sur la façon d’accorder la Lituanie moderne à l’héritage de la Lituanie historique. Toutefois, les obsèques des insurgés nous permettent de nouveau de repenser l’Histoire du XIXe siècle de la Lituanie et de toute la région, mieux comprendre sa complexité et trouver la place appropriée pour cette insurrection dans notre mémoire historique.

Nos liens avec les insurgés de 1863 et leurs idéaux n’ont jamais été si forts qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, nous comprenons déjà mieux que les idées de droits civiques, de liberté de croyance, de conscience et de parole, et de justice sociale, posées par les insurgés, ont marqué l’ouverture de nos peuples à la modernité. Aujourd’hui, nous pouvons considérer que les sujets du patriotisme, de la fidélité, de la noblesse et de la détermination n’appartiennent pas à un seul peuple ou une quelconque période historique.

Originaire de Volhynie, territoire de l’actuelle Ukraine, Zigmantas Sierakauskas a mené au combat des groupes de paysans surtout lituanophones et il a été fait prisonnier en essayant d’élargir l’insurrection à la Lettonie. Né près de l’actuelle frontière polono-biélorusse, Konstantinas Kalinauskas a écrit en biélorusse à Vilnius ses « Lettres sous la potences » pour appeler le peuple à lutter pour la justice et la liberté. Né dans l’actuelle Lituanie, dans la région de Šalčininkai, Boleslovas Koliška a été contrait d’émigrer mais, après des études militaires en Italie, il est rentré pour défier le pouvoir tsariste par les armes.

Ce n’est qu’une partie des récits qui encouragent non seulement les Lituaniens mais aussi les Polonais, les Biélorusses, les Ukrainiens et les Lettons à se retourner de nouveau sur l’insurrection de 1863, admirer le courage de leurs acteurs et s’en inspirer. En réalité, au moins un de ces récits nous attend encore à l’avenir : celui du père Stanislovas Išora, dont on n’a pas encore réussi à découvrir la dépouille.

Comme à cette époque lointaine, le slogan « Pour notre et votre liberté » reste aujourd’hui d’actualité car il a plusieurs sens. Nous pouvons nous souhaiter la liberté, en comprenant de manière restrictive « notre » et « votre » comme des nations modernes rappelant et respectant la tradition d’un État commun. Toutefois, nous pouvons de la même manière souhaiter la liberté aux autres peuples auxquels elle fait encore défaut.

Nous entendons encore aujourd’hui des discours sur le fait que la dignité humaine et la liberté ont peu de valeur, qu’imposer sa volonté à l’autre vaut mieux que le dialogue, que le pragmatisme doit être prépondérant sur la politique des valeurs. Toutefois, ce n’est pas la vérité qu’ont représenté et emporté avec eux nos héros inhumés aujourd’hui.

Ils sont entrés dans le combat car ils avaient été élevés dans la culture de la démocratie nobiliaire et ils ressentaient le poids insupportable des chaînes forgées par la tyrannie orientale. Ils sont entrés dans le combat car ils avaient soif d’être libres tant par le corps que par l’esprit. Ils sont entrés dans le combat car ils ne pouvaient imaginer aucune autre solution que la résistance à l’oppression.

L’insurrection réprimée et les terribles répressions ont balayé tous les espoirs d’une renaissance de l’État de la République des Deux Nations. La tyrannie avait l’intention d’être éternelle en s’appuyant sur l’oppression, la perfidie et les faveurs vénales.

C’est cette erreur fatale que répètent de nouveau les tyrans de ce monde. L’Histoire instable du XXe siècle, avec toutes les soulèvements et les reculs vécus par nos peuples, le montre : tant que la mémoire des gens est vivante et tant que leur soif de liberté est vivante aucun régime répressif ne peut se sentir en sécurité. Il suffit d’une étincelle pour que se propage une flamme puissante. Il suffit d’un groupe de personnes incroyablement courageuses se sacrifiant pour que la roue de l’Histoire tourne. Il suffit de circonstances favorables pour qu’un projet désespéré pour tous devienne réalité.

Lituaniens, Polonais, Biélorusses, Ukrainiens et Lettons, nous avons tous subi nombre de désastres, nous avons survécu à nombre d’épreuves, mais nous avons été finalement capables de rétablir un État. Peut-être a-t-il pris de nouvelles formes, différentes de ce qu’avaient imaginé les chefs et les participants de l’insurrection de 1863, mais notre passé commun reste vivant et nous parle dans les vieux cimetières et églises, dans nos villes, champs et forêts. Il nous inspire pour aspirer à des relations étroites, construire de nouvelles visions de la liberté et nous mettre à de nouveaux travaux.

C’est un véritable triomphe. C’est une véritable victoire de ceux qui reposeront bientôt dans un repos éternel. Leurs sacrifices n’ont pas été vains : notre liberté éclaire de la flamme la plus visible. Chérissons-la !

Pour notre et votre liberté !

Gitanas Nausėda, Président de la République de Lituanie

Mise à jour 2019.11.22 13:59

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