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La Présidente dans les médias

Bienvenue sur Politique Internationale: La « dame de fer » de Vilnius

Antoine Jacob - Madame la présidente, vous êtes entrée en fonctions il y a quelques mois. En matière de politique étrangère, dans quels domaines souhaitez-vous faire la différence par rapport à vos prédécesseurs ?

Dalia Grybauskaite - Chaque président conduit une politique étrangère différente. Personnellement, je souhaite faire en sorte que la Lituanie ait des relations équilibrées aussi bien avec ses voisins orientaux (la Russie et la Biélorussie) qu'avec les autres États membres de l'Union européenne. J'aspire, tout particulièrement, à renforcer nos liens avec les pays d'Europe de l'Ouest - des liens dans lesquels la Lituanie n'a guère investi au cours des cinq dernières années.

A. J. - Pourquoi un tel manque d'intérêt, d'après vous ? Le moment n'était-il pas venu pour votre pays, après son adhésion à l'UE en mai 2004, de renforcer ses liens avec les autres États qui la composent ?

D. G. - Je ne veux pas juger le passé, je préfère regarder droit devant moi.

A. J. - Pourquoi est-il important, à vos yeux, de se rapprocher de l'Europe de l'Ouest et d'être plus en phase avec ce qui se passe à Bruxelles ?

D. G. - Nous savons qu'un grand nombre de décisions qui seront prises par l'UE dans un futur proche auront un impact direct sur notre économie et sur notre vie politique pour des décennies. La Lituanie ne doit donc pas négliger le processus de décision en place à Bruxelles. Au contraire, elle doit y participer activement. C'est d'autant plus nécessaire que le traité de Lisbonne nous incite à avoir une politique étrangère coordonnée. Plus l'Europe parlera d'une seule voix, plus elle aura de l'influence.

A. J. - Un Belge et une Britannique sont devenus, respectivement, président du Conseil européen et chef de la diplomatie de l'UE. Pensez-vous qu'au moins l'un de ces postes nouvellement créés aurait dû être attribué à un représentant de l'un des nouveaux États membres de l'UE ?

D. G. - Je ne fais plus de distinction entre anciens et nouveaux États membres. Ce dont nous avons besoin, ce sont des personnalités capables, pouvant travailler, chacune dans son domaine, de la manière la plus efficace. La personnalité prime sur tout - le pays, le sexe, l'âge, etc. Et ce principe devrait valoir pour toute nomination.

A. J. - Comment qualifieriez-vous l'état actuel des relations entre la Lituanie et la Russie ?

D. G. - Au cours de ces dernières années, nos relations ont été assez limitées et distantes. Désormais, après huit ans de silence entre les dirigeants des deux pays, le contact a été renoué. Nous avons eu des conversations téléphoniques visant à résoudre des problèmes économiques. J'ai également eu la possibilité de rencontrer le président Dmitri Medvedev à Berlin (1). Il y a donc la volonté, de part et d'autre, d'améliorer les relations bilatérales. Mais cette amélioration doit se faire sans coup de pouce artificiel. Nous voudrions que ces relations se développent naturellement.

A. J. - Attendez-vous de la Russie qu'elle fasse un geste pour signifier sa bonne volonté ? Par exemple en rouvrant l'oléoduc Droujba, que Moscou a fermé en 2006 (2) ?

D. G. - Je n'attends aucun geste de quiconque. J'aimerais entretenir des relations de confiance, respectueuses et utiles aux deux côtés. Sous quelle forme pourraient-elles se concrétiser ? Nous verrons cela dans le futur.

A. J. - Vous venez de parler de « huit ans de silence »...

D. G. - Huit ans de non-communication entre les présidents des deux pays.

A. J. - Il y avait pourtant eu des possibilités de dialoguer. Par exemple, à l'occasion de la commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale, en mai 2005 à Moscou. Mais votre prédécesseur, Valdas Adamkus, avait refusé de se rendre dans la capitale russe, contrairement à la présidente lettone de l'époque (3). Que pensez-vous de cette attitude ?

D. G. - Je le répète : après huit ans de silence, j'ai pris mon téléphone et nous avons parlé. Je ne veux pas commenter ce qui a eu lieu par le passé, je regarde devant moi.

A. J. - La Russie demeure le premier partenaire commercial de la Lituanie...

D. G. - Nous importons beaucoup de Russie, en particulier des matières premières et de l'énergie. Mais, dans d'autres domaines, nos principaux partenaires sont les pays de l'UE. Cela dit, en cette période de crise, aucun pays ne peut se permettre de faire passer ses relations économiques au deuxième plan.

A. J. - De bonnes relations économiques avec la Russie doivent-elles primer sur d'autres sujets ?

D. G. - Elles peuvent être une bonne base pour l'amélioration des relations en général. En tout cas, elles sont importantes pour nos entreprises... tout comme pour celles de la Russie.

A. J. - Plusieurs dossiers ont empêché un réchauffement des relations entre Moscou et Vilnius, notamment les demandes de dédommagements financiers pour l'occupation soviétique formulées par l'État lituanien. Cette exigence doit-elle être abandonnée ?

D. G. - Cette demande doit rester d'actualité, car c'est une obligation légale dans mon pays. Une loi oblige tout gouvernement lituanien à discuter avec la Russie de la question des compensations. Ce texte a été confirmé par référendum (4). Mais la loi ne précise pas sous quelle forme cette discussion doit avoir lieu. Cet aspect demeure donc un point ouvert à la discussion.

A. J. - Ces dernières années, la Lituanie a très activement appuyé l'Ukraine, la Géorgie et d'autres ex-républiques soviétiques. Elle a contribué au développement de valeurs démocratiques dans ces pays et les a aidés politiquement et diplomatiquement. Vilnius a été en pointe dans le soutien à la Géorgie lors de sa courte guerre avec la Russie, en août 2008. Cette politique volontariste, devenue l'axe principal de la diplomatie lituanienne, doit-elle se poursuivre ou bien faut-il la tempérer ?

D. G. - Je maintiendrai une politique étrangère permettant à la Lituanie de partager ses expériences dans le développement de la démocratie avec certains pays, s'ils sont intéressés par une telle assistance.

A. J. - Plaiderez-vous en faveur d'une adhésion rapide de la Géorgie et de l'Ukraine à l'Otan ?

D. G. - Je souhaiterais que ces pays utilisent au mieux le processus de préparation à l'adhésion. C'est très important. Le temps des réformes est venu pour eux. Ils doivent devenir des États plus démocratiques, plus prospères, plus développés. Tout candidat à l'Otan a d'énormes tâches à accomplir. Mais c'est à lui de le faire, personne ne doit le pousser à aller plus vite que ce qu'il peut accomplir.

A. J. - Pensez-vous que ce raisonnement a été compris en Géorgie et en Ukraine ?

D. G. - Je dirais qu'il n'a été que partiellement compris. Ces pays ont besoin de s'impliquer davantage dans la phase préparatoire à de futures adhésions. Et cela, dans tous les domaines : démocratisation des lois, construction d'une société civile, lutte contre la corruption, etc. Il reste beaucoup à faire. Rien ne leur sera donné gratuitement.

A. J. - En encourageant ces pays à prendre le chemin de l'Otan, le risque existe de braquer la Russie. La voie est assez étroite pour la Lituanie...

D. G. - Si la voie empruntée est démocratique et n'offense aucun État voisin, cette politique ne saurait être un problème pour qui que ce soit. Qui peut honnêtement s'opposer à la prospérité et au développement d'un pays ? Au nom de quoi ?

A. J. - Doit-on mieux expliquer à la Russie que l'élargissement de l'Otan ne constitue pas une menace pour sa sécurité ?

D. G. - Il ne s'agit pas seulement de l'élargissement de l'Otan ; nous parlons aussi de l'adhésion à d'autres organisations. Si nous avons des voisins plus développés et qui n'ont pas faim (hungry), cela signifie que nous aurons des voisins moins en colère (angry). Tout État ne peut que souhaiter avoir plus de voisins heureux, prospères et démocratiques à sa porte.

A. J. - En octobre 2009, une lettre d'intention a été signée en vue de l'établissement d'une brigade commune entre la Lituanie, la Pologne et l'Ukraine (5). Cette initiative ne risque-t-elle pas d'aller à l'encontre de votre aspiration à entretenir de meilleures relations avec Moscou ?

D. G. - Tout dépend des réactions de la Russie. La Lituanie a toujours proclamé son intention de maintenir une coopération étroite avec l'Ukraine. Nous poursuivrons cette politique. La Russie n'a rien à voir là-dedans.

A. J. - La création d'une telle brigade entre deux pays membres de l'Otan et l'Ukraine est pourtant interprétée en Russie comme...

D. G. - Ce qui peut être interprété ou dit en Russie, je ne peux pas l'évaluer ni en parler.

A. J. - Mais vous avez certainement pesé les conséquences possibles de l'instauration d'une telle brigade sur vos relations avec la Russie !

D. G. - Écoutez, la Lituanie fera tout ce qui est nécessaire et utile pour elle dans ses relations avec tous les pays du monde. Nous ne tiendrons pas compte de ce que certains pourraient en penser. Personne ne nous dictera comment coopérer avec d'autres États - à l'exception, bien sûr, des décisions prises dans le cadre de la politique coordonnée au sein de l'UE et de l'Otan, deux organisations dont nous sommes membres.

A. J. - Comment jugez-vous la politique étrangère des États-Unis vis-à-vis de la Russie depuis l'élection de Barack Obama ?

D. G. - Ce n'est pas à moi d'en juger. De plus, nous n'en sommes qu'au stade des déclarations, il faut attendre. Mais il est certain que nous aimerions tous - États-Unis, Europe, Lituanie - avoir un dialogue plus constructif avec la Russie. C'est une nécessité pour tout le monde.

A. J. - Les changements en cours à Washington pourraient avoir un impact sur la sécurité de la Lituanie...

D. G. - Pourraient, dites-vous ? Je ne veux pas me livrer au jeu des spéculations.

A. J. - La décision de l'administration Obama d'annuler son projet de bouclier antimissile, c'est une réalité (6)...

D. G. - Les explications que les pays de l'Est ont reçues de Washington indiquent qu'il y a de nouveaux moyens technologiques capables de garantir une meilleure sécurité sans le bouclier. Nous faisons confiance à nos partenaires américains.

A. J. - On perçoit toutefois une inquiétude dans les pays d'Europe centrale et de l'Est à l'idée de voir les États-Unis délaisser progressivement cette partie du monde pour se concentrer sur d'autres régions, en particulier l'Asie. Cette préoccupation s'est reflétée dans une lettre publiée en juillet dernier par des personnalités est-européennes (7).

D. G. - Mais qui a signé cette lettre ? La plupart des signataires ne sont plus aux affaires ! La réalité, c'est que les relations changent, le format des discussions change, les technologies changent. Attendons donc de voir comment l'Otan sera réformée et quelle forme prendra son « concept stratégique », qu'elle a entrepris de rénover. Bien sûr, d'ici là, il y a aura des débats, ce qui est normal dans une vie en société. Des think tanks et des responsables politiques feront part de leurs inquiétudes. Des politiciens qui ne se trouvent plus au pouvoir continueront de s'exprimer. Mais moi, en tant que présidente élue, je ne peux pas me permettre de spéculer. J'aimerais savoir comment la sécurité en Europe évoluera dans la réalité.

A. J. - Lors d'une conférence sur la sécurité tenue en octobre 2009 à Riga, vous avez affirmé que l'Otan n'avait pas encore conçu de plans concrets pour se porter à l'aide des pays baltes en cas d'agression militaire. Pouvez-vous revenir sur ce point ?

D. G. - Effectivement, une fois arrivée à la présidence, j'ai découvert que les pays baltes ne bénéficiaient toujours pas de tels plans, cinq ans après leur entrée dans l'Otan. Ce fut une mauvaise surprise. J'ai dit et répété que c'était inacceptable.

A. J. - Que vous a-t-on répondu ?

D. G. - Depuis mes protestations, la discussion a commencé. En outre, les pays baltes ont souhaité pouvoir prendre une part active aux débats sur la transformation de l'Otan et son futur concept stratégique. Nous verrons comment la discussion évoluera.

A. J. - Revenons tout de même en arrière. Selon certaines informations, la Lituanie a accueilli sur son territoire, dans le cadre de la « Guerre contre la terreur », un centre secret de détention de la CIA pour des personnes soupçonnées de terrorisme (8). Que savez-vous à ce sujet et que voulez-vous faire ?

D. G. - Je ne sais rien de plus que le contenu des allégations formulées dans la sphère publique. J'ai demandé au Parlement de former une commission d'enquête. Celle-ci a commencé à travailler. Je souhaiterais savoir ce qu'il en est vraiment. Notre classe politique se doit de faire la lumière sur le passé. Je ne voudrais pas qu'une ou plusieurs personnes puissent, dans leur coin, prendre ce genre de décisions qui, en outre, risqueraient de placer la Lituanie sous la menace d'actes terroristes. Si ces allégations se révélaient exactes, il serait indispensable de faire le ménage. J'ai rencontré le commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, qui enquête de son côté sur cette question (9). Nous sommes preneurs de toute information supplémentaire. Une fois que nous saurons la vérité sur ce qui s'est passé ou non, je prendrai les décisions adéquates.

A. J. - Avez-vous confiance dans la commission d'enquête parlementaire lituanienne, étant donné la sensibilité du dossier ?

D. G. - Je voudrais que les informations proviennent de plusieurs sources, y compris de Strasbourg, des médias, des États-Unis, de la commission parlementaire et de témoins potentiels. C'est une bonne chose, en tout cas, que nous parlions ouvertement de cette affaire. Nous ne cherchons pas à dissimuler quoi que ce soit.

A. J. - Croyez-vous que le pays soit politiquement assez mûr pour une telle évolution ?

D. G. - C'est un très bon test pour notre culture politique. Nous sommes encore une jeune démocratie. Cette affaire nous offre une occasion idéale de grandir (10).

A. J. - Passons à la crise économique qui touche votre pays. Après des périodes difficiles pour la population - l'époque soviétique et ses privations, puis les efforts exigés lors des réformes menées tambour battant pour rattraper le retard économique -, la vie commençait à devenir plus favorable pour beaucoup de monde, au moins du point de vue matériel. Et voilà que le pays replonge dans une période d'incertitudes et de difficultés économiques. Comment cette rechute affecte-t-elle le moral des gens ?

D. G. - Le fait est qu'à la crise économique sont venus s'ajouter d'autres éléments : une grande défiance vis-à-vis de la classe politique et une certaine érosion de la démocratie. Tout est arrivé au même moment. Pour en revenir à la crise elle-même, le développement économique du pays est retombé au niveau qui était le sien en 2005-2006. On ne peut toutefois pas comparer la situation actuelle avec la fin de l'époque soviétique. Nous vivons nettement mieux aujourd'hui. Nous ne connaissons pas la famine, il n'y a pas de problèmes d'approvisionnement des magasins, il n'y a pas de grèves... Le week-end, les centres commerciaux sont pleins de gens qui font leurs courses. Et l'été dernier, les plages étaient submergées de vacanciers. Alors, bien sûr, en termes macro-économiques, la situation est inconfortable. Mais, si l'on regarde le taux de chômage, on voit qu'il est nettement inférieur à celui que nous avons connu il y a dix ans, au moment de la crise économique en Russie (11). Quant à l'épargne individuelle placée dans les banques, elle a augmenté cette année par rapport à 2008 ! Ce que nous pouvons observer, c'est qu'une partie de l'économie est passée au noir. De ce fait, les gens payent moins d'impôts et les entreprises moins de charges. Cela permet d'amortir socialement les tensions générées par la décroissance. C'est un phénomène très intéressant. Après un taux de croissance de plus de 10 % - largement provoqué par la bulle des secteurs financier et de la construction -, la chute réelle de l'économie est moins importante qu'il y paraît. La baisse a surtout affecté les secteurs qui avaient grossi avec la bulle. Les indices macro-économiques ont l'air préoccupant mais ils ne reflètent pas ce que les gens ressentent au quotidien. Je me souviens qu'après l'annonce d'une chute du PIB de 19-20% au deuxième trimestre 2009 des journalistes étrangers étaient venus ici chercher les queues de gens affamés dans la rue. Ils n'ont trouvé que des cafés et des restaurants combles...

A. J. - Ce constat vaut surtout pour Vilnius, moins pour les autres villes et les campagnes...

D. G. - Certes. Il n'empêche que, comme je vous le disais, le pays n'a été ramené que quatre ans en arrière dans son développement économique, pas plus. C'est surmontable. Nous prévoyons déjà que 2010 marquera le début de la reprise. Bien sûr, ce recul est psychologiquement difficile à accepter, après six ou sept années de croissance rapide. La défiance à l'encontre du gouvernement et du Parlement est considérable, ce qui complique la situation : toutes les mesures gouvernementales visant à sortir le pays de la crise sont accueillies négativement par la population. Et particulier les coupes budgétaires, bien sûr. Si, dans certains pays, les gens comprennent la nécessité de telles mesures, ici ils les rejettent en raison, précisément, du peu de confiance qu'ils accordent au Parlement et au gouvernement.

A. J. - Craignez-vous l'émergence de nouveaux partis populistes ? Le pays en a déjà connu plusieurs depuis le début des années 2000 (12)...

D. G. - Dans un contexte de crise, les gens peuvent être tentés d'accorder leur confiance à de nouvelles personnalités. Ici comme ailleurs, le populisme est en hausse. C'est dans l'air du temps. Protectionnisme, extrémisme, homophobie... ces dérives accompagnent toujours les périodes de crise économique. C'est maîtrisable et le gouvernement s'y emploie. Et il n'y a pas d'émeutes dans la rue.

A. J. - Il y a pourtant eu une journée d'émeutes, le 16 janvier 2009, lorsque des heurts opposèrent des manifestants aux forces de l'ordre après un défilé contre des mesures d'austérité prévues par le gouvernement...

D. G. - Des tensions peuvent se faire jour, mais c'est normal dans une démocratie en période de crise. Les gens ont le droit de s'exprimer, à condition que cela se fasse dans le cadre de la loi.

A. J. - Vous évoquez l'érosion de la démocratie, la défiance vis-à-vis des élites. Comment pouvez-vous, en tant que présidente, exercer votre influence et réduire le fossé entre la population et les dirigeants ?

D. G. - Je crois que l'une des raisons de ma présence ici, dans ce palais présidentiel, est que je ne suis membre d'aucun parti politique. Les gens cherchaient une personnalité indépendante et dotée d'une expérience internationale. C'est sans doute pour cette raison que je bénéficie encore d'un soutien important au sein de la population (13). À moi de l'utiliser au mieux en expliquant les mesures qui doivent être adoptées, en assumant une responsabilité partielle pour certaines décisions et en en initiant d'autres, particulièrement celles touchant au bien-être de la population. Je lutte contre la corruption, je lutte contre les monopoles (14)... Je fais tout mon possible pour aider les gens à se sentir plus en confiance. Ils doivent réaliser que quelqu'un s'occupe du bien commun dans ce pays. Il reste que cette situation ne peut pas s'éterniser. Après la reprise économique, il nous faudra restaurer la confiance à l'égard des partis politiques et des institutions démocratiques ; ce sera ma tâche principale au cours des prochaines années.

A. J. - Votre message et vos actes se heurtent-ils parfois à l'obstruction du gouvernement (15) ?

D. G. - Parfois. Dans la plupart des cas, nous parvenons à nous entendre et à coordonner nos points de vue respectifs. Mais prenons l'exemple des discussions du budget 2010 : j'étais opposée à l'adoption de certaines mesures qui affectaient les populations les plus vulnérables, en particulier les retraités et les handicapés. J'ai été entendue. On ne peut pas, en effet, tailler dans des dépenses protégeant ces catégories de personnes. Sinon, on risque d'avoir encore plus de tensions sociales. Et ces tensions, au bout du compte, coûteront beaucoup plus à la société !

A. J. - Votre message tranche plutôt dans le contexte balte, où les catégories les moins favorisées font souvent figure d'oubliées...

D. G. - Vous savez, j'ai été ministre des Finances, je connais les priorités d'un tel poste. Désormais, je suis présidente. Je me dois d'être responsable de toute la population, de son confort et de sa confiance à l'égard des dirigeants. Ce ne sont pas quelques centaines de millions de litas (16) de dépenses pour les plus défavorisés qui vont plomber les finances du pays. Mieux vaut payer ce prix que de susciter des tensions sociales.

A. J. - Certains diront que le risque existe d'alourdir le déficit budgétaire et, indirectement, de nuire aux chances du pays d'adhérer sans trop tarder à l'euro...

D. G. - Allons, le déficit budgétaire sera de 9,6 % du PIB au lieu de 9 % ! Nous ne parlons même pas d'un ou deux pour cent. Nous n'en sommes pas non plus à parler du respect des critères de Maastricht, cette échéance est encore lointaine (17). Nous parlons d'une chute économique profonde. Dans ce contexte, avoir un déficit de 9 % ou de 9,6 % ne fait pas une grande différence. Mais pour le bien-être et la sécurité de la population, cela signifie beaucoup. Je suis prête à demander au gouvernement de payer ce prix.

A. J. - La Lituanie avait été très près d'adopter l'euro dès janvier 2007 (18). Dans combien de temps estimez-vous que le pays pourra passer à cette monnaie ?

D. G. - Tout dépendra de la rapidité et de l'ampleur de la reprise. J'ai déjà demandé au gouvernement de préparer de sérieuses réformes structurelles à long terme, notamment pour ce qui concerne la sécurité sociale. Si on ne le fait pas, le coût social augmentera rapidement et notre déficit fiscal en pâtira. Mais, si le gouvernement parvient à lancer une réforme profonde de la sécurité sociale en 2010, alors on peut raisonnablement imaginer une adoption de l'euro en 2013-2015. La période actuelle est la plus propice à l'accomplissement de réformes structurelles, absolument nécessaires. Après la reprise économique, ce sera beaucoup plus difficile politiquement, parce que de telles mesures ne seront pas populaires. Hélas, le budget voté pour 2010 n'a pas tenu compte de cette nécessité, d'où les critiques que j'ai exprimées à l'encontre du gouvernement.

A. J. - Les critères d'adhésion à l'euro sont-ils assez flexibles? Ne devraient-ils pas être assouplis afin que des pays comme le vôtre puissent en bénéficier plus rapidement ?

D. G. - Je pense que ces critères sont déjà suffisamment flexibles. Je ne veux pas qu'ils soient trop lâches. Sinon, l'euro perdrait de sa solidité. La discipline fiscale est utile, elle réduit les risques d'aventurisme fiscal des États. Par surcroît, elle est bonne pour la croissance économique. Je ne veux donc aucune exception pour la Lituanie. Je souhaite qu'elle soit accueillie dans la zone euro pour ses mérites, et non en raison de telle ou telle dérogation à la règle commune.

A. J. - Vous avez parrainé une campagne publicitaire incitant les Lituaniens à réfléchir à la manière dont ils voient leur pays aujourd'hui et à l'évolution qu'ils appellent de leurs voeux pour l'avenir. Dans quel but ?

D. G. - Je parraine beaucoup de projets mais cette campagne-là me semble particulièrement utile parce qu'elle invite les gens non seulement à réfléchir à l'avenir de leur pays, mais aussi à participer au débat et à activer une société civile qui, chez nous, reste sous-développée. La campagne se voulait provocante, elle était destinée à inciter à la discussion. Je crois que le discours a porté, au moins chez les jeunes. C'est important au moment où l'abstentionnisme progresse et où nombre de mes concitoyens s'expatrient.

A. J. - À ce propos, la crise économique actuelle a-t-elle provoqué une nouvelle vague de départs de Lituaniens vers l'étranger ?

D. G. - Pas particulièrement. Ces départs sont réguliers et quasi permanents. On craint toutefois une hausse en 2010. Jusqu'à présent, la première vague - celle survenue au cours des deux ou trois premières années ayant suivi notre adhésion à l'UE - demeure, de loin, la plus importante. Il n'existe pas de chiffres officiels, mais on parle de plusieurs centaines de milliers d'émigrés (19).

A. J. - Ce phénomène est d'autant plus préoccupant que la natalité est insuffisante en Lituanie...

D. G. - C'est un problème qui frappe toute l'Europe du Nord. En Lituanie, nous avons 1,1 enfant par famille. Des enfants naissent aussi de parents lituaniens vivant à l'étranger, en Irlande ou en Belgique, par exemple, où nos compatriotes sont nombreux. Ces bébés peuvent recevoir automatiquement la citoyenneté lituanienne si les parents en décident ainsi. C'est à eux de choisir.

A. J. - Quelques mots concernant le gazoduc Nord Stream qu'un consortium dirigé par Gazprom a commencé à construire au fond de la mer Baltique pour exporter le gaz russe à destination de l'Allemagne et d'autres pays d'Europe de l'Ouest. Que pensez-vous de ce projet qui a été très critiqué par votre prédécesseur et par d'autres personnalités politiques baltes ?

D. G. - Dès le départ, la Lituanie s'est dite préoccupée par l'impact que ce gazoduc risque d'avoir sur l'environnement. C'est notre principal souci. Il n'y a pas de garanties définitives quant à l'absence d'effets négatifs sur l'environnement. Mais le gazoduc ne passera pas à proximité de nos frontières. La décision est donc revenue à d'autres pays riverains de la Baltique.

A. J. - Votre prédécesseur était, lui, très opposé à ce projet, et pas uniquement pour des raisons environnementales (20)...

D. G. - Oui, et alors ?

A. J. - Partagez-vous son opinion ?

D. G. - J'ai dit ce que j'avais à dire.

A. J. - Tout de même, le fait que le projet, lancé en 2005, ait été encouragé et parrainé par deux personnalités politiques - Gerhard Schröder, alors chancelier allemand devenu ensuite le président du comité des actionnaires du consortium Nord Stream, et Vladimir Poutine, alors président de la Fédération de Russie - a suscité la polémique...

D. G. - Il est vrai que ce projet est d'une grande importance géostratégique. Mais si l'on nous donne la preuve qu'il ne nuira en rien à l'environnement, qui peut être contre ? Qui peut s'opposer à une nouvelle source d'approvisionnement en énergie pour l'Europe ? Je ne veux pas politiser cette question, ni d'autres. Je ne joue pas à ce jeu-là. Encore une fois, si le gazoduc répond aux critères environnementaux et s'il sert l'Europe, ça me convient.

A. J. - La plus grande partie des études sur l'impact environnemental de Nord Stream a été menée par le consortium Nord Stream ou pour son compte. N'est-ce pas un problème ?

D. G. - Si, et c'est pour cette raison que nous aimerions disposer d'une étude conduite de manière indépendante. Et non pas uniquement de celles présentées par Nord Stream.

A. J. - Restons dans le secteur énergétique. Le 31 décembre 2009 à minuit, la centrale nucléaire lituanienne d'Ignalina a cessé de fonctionner (21). Était-ce le bon choix ?

D. G. - La fermeture de la centrale se fonde sur les obligations que nous avons prises en signant le traité d'adhésion de la Lituanie à l'UE. C'était la bonne décision, et pas uniquement pour des raisons de sécurité. Ignalina nourrissait depuis deux décennies des groupes d'intérêts énergétiques (22). Or qu'ont-ils fait ? Ils ont maintenu la Lituanie entièrement dépendante des approvisionnements russes et totalement connectée au réseau énergétique est-européen. Et ils ont empêché la Lituanie de créer un marché de l'énergie et de développer des sources d'énergie renouvelables. C'est le prix que le pays a dû payer pour la vieille Ignalina. Pour moi, c'est le symbole d'un secteur énergétique pro-russe. Je suis heureuse que cette centrale soit fermée, c'est un héritage que je veux oublier le plus vite possible.

A. J. - Que pensez-vous du projet balto-polonais (23) consistant à construire une nouvelle centrale nucléaire sur le site même d'Ignalina ?

D. G. - C'est un sujet qui vaut la peine d'être discuté. Je suis favorable à ce que la Lituanie se dote d'un secteur énergétique mixte aussi indépendant que possible, dans lequel le nucléaire aura sa place. Ce secteur énergétique devra également comprendre une importante part d'énergies renouvelables, des connexions aux réseaux électriques nordique et ouest-européen, et un marché où les consommateurs auront la liberté de choix. Mais, aujourd'hui, personne dans les pays baltes ne possède l'expérience et les ressources nécessaires pour bâtir une nouvelle centrale nucléaire. Si nous étions capables d'attirer un investisseur étranger pour la construire, alors j'y serais favorable. Mais il faudra avancer avec précaution et, en particulier, prêter une grande attention aux estimations du coût d'une telle centrale. De toute façon, elle ne pourra pas être ouverte avant 2018-2020...

A. J. - Vous disiez tout à l'heure que vous souhaitiez oublier l'héritage du passé communiste. Or certains, en Lituanie et ailleurs, éprouvent de la nostalgie pour ce même passé. Comprenez-vous leur raisonnement ?

D. G. - Je comprends ces personnes. D'ailleurs, comme toute une génération, j'ai vécu une grande partie de ma vie dans le système soviétique, avant de passer au suivant. Bien sûr, il y a des choses dont on a envie de se souvenir, liées à l'enfance, à l'adolescence, c'est normal. Il y a d'autres choses, moins agréables, que je préfère oublier. Mais je ne veux pas effacer mes souvenirs, effacer ma vie, effacer l'histoire de mon pays, peu importe la période ! J'essaie donc d'utiliser le meilleur de l'expérience que j'ai accumulée. Nous sommes encore dans une sorte de transition, au moins mentalement. On ne peut pas faire des sauts dans le temps. Et ma génération a la possibilité de comparer et de prendre le meilleur des deux systèmes.
Le Service de presse du Président

  

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10:30 Réception des lettres de créance de l’ambassadeur de Bulgarie (Palais présidentiel, 3 pl. S. Daukanto )

18:00 Participation de la Présidente au « Prix allemand de l’Economie 2013 » (35 av. Gedimino, Vilnius)

 

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